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Le représentable ou l’irreprésentable au service de l’humanité ?

Lors de deux expositions à Nantes, espacées dans le temps, nous avons pu voir la représentation de la guerre dans l’art. L’une, basée sur l’idée du représentable et de l’irreprésentable, l’autre sur les gravures de l’artiste de Jean-Emile Laboureur. Quelle est la limite entre le représentable ou l’irreprésentable ? Cette question  abordée dans l’histoire de l’art comme on peut le voir dans les représentations mythologiques, bibliques,… comme Ixion précipité dans les enfers de Jules Élie Delaunay et Judith qui vient de trancher la tête d’Holopherne de Giovanni Battista Spinelli. Cette idée sur la représentation ou l’irreprésentation pose aussi la question sur la responsabilité et le message de l’artiste.

Des évènements tragiques, une liberté d’expression controversée, beaucoup de situations qui marquent douloureusement l’année 2015. C’est une année animée, mouvementée, dramatique qui relance le débat sur ce qu’il faut montrer ou non sur le représentable ou l’irreprésentable.

Cette question découle après avoir vu,  à Nantes, trois œuvres d’artistes ayant représenté la guerre. Trois œuvres parlant du même thème, mais diamétralement opposées sur ce qu’elles montrent et les messages qu’elles transmettent. D’où cette question : l’irreprésentable ne peut-il pas être au service d’un message important de la dénonciation de la cruauté humaine ?

Le représentable dans un cadre de guerre

L’obus de Jean-Émilie Laboureur

L’obus de Jean-Émilie Laboureur ©Seng Héloïse

Jean-Émile Laboureur, peintre-graveur, interprète auprès des troupes alliées, va représenter des scènes de la guerre avec des matériaux de base comme les obus de cuivre pour créer ses gravures à tirage limité. Mais le plus troublant, ce sont ses œuvres : il y a un véritable décalage entre le réel et ses représentations. La mort, les horreurs ne sont pas montrées, ou alors, seulement en version très édulcorée comme « L’obus »…

Mais ces représentations diluées ne cachent-elles pas la sombre réalité ? Est-ce que les visiteurs peuvent se rendre compte du réel, de ce qu’il s’est passé, pour se faire un avis ? Je ne pense pas, car cette œuvre atténuée présente ce qui se passe pendant la guerre où tout est beau et joyeux, mais ce n’est pas le cas. Il y a eu beaucoup de morts, de personnes mutilées physiquement et mentalement, des familles détruites,  des atrocités commises. À mon avis, l’artiste ne voulait pas mentir sur ce qui se passait, mais il essayait peut-être de préserver les personnes qui n’étaient pas sur les champs de bataille et qui n’avaient aucune idée de l’ampleur des désastres.

La ligne mince entre le représentable et l’irreprésentable

Une partie du Grand tableau antifasciste de Jean-Jacques Lebel, Gianni Dova, Enrico Baj, Roberto Crippa, Erro, Antonio Recalcati. ©Seng Héloïse

Une partie du Grand tableau antifasciste de Jean-Jacques Lebel, Gianni Dova, Enrico Baj, Roberto Crippa, Erro, Antonio Recalcati. ©Seng Héloïse

Dans une version plus brute, six artistes créèrent, en 1960 l’œuvre mesurant cinq mètres de long par six de large. Le Grand tableau antifasciste collectif est une œuvre monumentale, stupéfiante, antifasciste et collective. Ces six artistes sont : Jean-Jacques Lebel, Gianni Dova, Enrico Baj, Roberto Crippa, Erro, Antonio Recalcati. Ils voulaient dénoncer les atrocités commises pendant la guerre d’Algérie, et lever le voile pour interpeller l’opinion publique. Une œuvre collective basée sur une nécessité et une spontanéité de communiquer sur la barbarie de cette guerre.

Ce qui est étonnant, c’est que chaque artiste avait une partie à peindre, mais chacun intervenait sur les parties des autres. Parfois, on arrivait à distinguer l’artiste en question grâce à son style quand il était reconnaissable. C’est un immense manifeste politique pictural. On peut le voir comme un bazar avec cette multiplicité de techniques, des formes et des symboles qui se superposent, rehaussés par les couleurs criardes et franches. Ils emploient tout ce qui peut être utilisé comme leur main, divers matériaux, laissant des empreintes, des traces sur la toile dans une urgence de la matière pour communiquer et interpeller l’opinion publique sur les côtés sanglants de la guerre d’Algérie. C’est pour cela que le tableau n’a pas besoin d’être beau donc d’être verni.

Le plus surprenant est que c’est un tableau rempli d’émotions, et à la fois sonore. On peut voir des visages hurlants aux yeux exorbités de peur. Certains éléments nous interpellent, comme la croix gammée renvoyant aux autres abominations de la Seconde Guerre mondiale. L’œuvre nous intrigue, nous met mal à l’aise et nous bouleverse. Personnellement, elle ne m’a pas laissée indifférente, me faisant réfléchir sur ce que l’on peut accepter au nom de la civilisation, du patriotisme, de l’humanité…

Ce tableau nous ouvre les yeux sur ce qui se passe dans le monde, mais est-ce que c’est assez fort pour montrer la réalité sans connivence ? Il est tellement rempli d’émotions qu’on ne peut rester insensible. Le spectateur doit s’accorder un temps à la réflexion sur le message transmis par les artistes, afin d’en tirer une morale et le faire réagir sur son agissement, son comportement et sa relation envers autrui.

L’irreprésentable au service de la vérité

Une troisième œuvre, le Labyrinthe, m’a le plus marqué. Elle est pour moi insoutenable, faisant ressurgir des souvenirs, voire même des émotions que j’ai pu éprouver lors d’une visite d’un des camps des khmers rouges au Cambodge, où l’odeur de la mort et du sang ont imprégné les lieux.

Il s’agit de photos prises sur internet entre 2003 et 2004 montrant des militaires américains et des agents de la CIA torturant, humiliant, abusant sexuellement des prisonniers irakiens dans la prison d’Abou Ghraib. Une véritable violation des droits de l’Homme dénoncée par Amnesty International.

Ce labyrinthe est composé d’immenses photos dont le spectateur ne peut détourner son regard. Il y a une proximité angoissante avec les photos de ces corps martyrisés imprimés à l’échelle 1. Nous ne pouvons pas échapper à ces images qui viennent se graver dans notre mémoire. Mais le plus choquant, c’est que les sexes et visages sont floutés, comme si l’acte en lui-même n’était pas répréhensible, moins important que la nudité des personnes.

 

Les deux dernières œuvres, le tableau et le Labyrinthe, remplissent parfaitement leurs missions. Elles nous montrent une vérité plus ou moins crue sur la guerre et ce qui se passe.

En revanche, l’intensité communiquée par ces deux œuvres n’est pas la même.

D’une part, le tableau antifasciste nous fait réagir sur le moment et peut-être que certaines personnes ne verront que l’aspect œuvre d’art colorée.

D’autre part, le Labyrinthe ne cache pas son réel but, celui de montrer la vérité. Tout le monde fut scandalisé par ces photos qui font maintenant partie de notre mémoire collective. Nous ne pourrons pas les oublier, car elles nous forcent à réagir, à réfléchir sur nos actes et ce qui se passe dans le monde en ce temps de « guerres » où les assassins sont invisibles, où les champs de bataille ne sont pas forcément là où on les attend (internet, ville, bureau, lieux d’histoire, etc.). Nous ne pouvons plus nous comporter en tant que simples spectateurs, ou faire « l’autruche » en se disant que cela ne nous concerne pas.