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Représenter l’irreprésentable, ou le tableau de la colère

Lorsque les mots ne suffisent plus, ce sont les images qui parlent. Les pinceaux remplacent les stylos, et les jets de peinture dénoncent les éclats sanglants; tel est le propos de ce tableau de la colère, preuve de l’insoumission des artistes et de leur volonté de représenter l’irreprésentable, bravant les limites du politiquement acceptable, parfois même jusqu’à la censure.

l'irreprésentable

Le Grand Tableau antifasciste collectif – 1960
Jean-Jacques Lebel, Roberto Crippa, Gianni Dova, Erro, Antonio Recalcati, Enrico Baj.

Cette œuvre chaotique et impressionnante dénonce la torture pendant la guerre d’Algérie, considérée il y a peu comme une simple suite d’ « évènements ». Longtemps censuré, il constitue le noyau central de l’exposition « l’irreprésentable », coeur hypertrophié autour duquel se déploient des installations visuelles et sonores, pour certaines inédites ou créées à plusieurs mains. Cette exposition interroge la responsabilité de l’artiste dans les thèmes qu’il choisit de montrer, et les moyens qu’il emploie afin de tenter de les représenter, qu’ils s’agissent de sujets dont la nature, la portée ou la violence soient complexes à traduire ou jugées trop dérangeantes.

Ce grand tableau (cinq mètres de long par six de large) fut dévoilé pour la première fois à Milan, en 1961, lors de l’exposition « L’anti-procès », regroupant une soixantaine d’artistes de tendances diverses, prenant position contre la guerre d’Algérie et contre la torture. Saisi lors de sa présentation par les autorités italiennes, il fut emporté à la préfecture où il resta enfermé dans les réserves pendant 26 ans. Heureusement préservée de sa destruction mais conservée complètement pliée, la toile porte encore aujourd’hui les stigmates de sa longue incarcération.

Cette prohibition témoigne non seulement du caractère subversif de l’œuvre, mais aussi de sa puissante dissidence; elle s’érige en effet en critique acerbe de la guerre d’Algérie et du totalitarisme (l’Italie ayant longtemps été sous le joug du fascisme, et les esprits étant encore bien marqués par les guerres mondiales). L’art s’engage ici à soutenir l’insurrection algérienne contre le colonialisme, et appelle à l’insoumission. Les cinq artistes représentent des sévices perpétrés impunément par l’armée, et que l’État français mettra près de 60 ans à reconnaître officiellement. Un totem représentant une femme écartelée rappelle par exemple le viol d’une femme algérienne par des militaires. L’aigle ou la croix gammée évoquent la barbarie fasciste dont l’ombre menaçante plane encore sur l’Europe. La démocratie chrétienne italienne des années 60 n’échappe pas non plus à la critique des peintres: on distingue en effet des collages de membres du clergé, ou d’icônes religieuses placées à côté de l’inscription «  la morale », comme une vierge à l’enfant enfoncée dans la bouche convulsée d’un militaire. Les figures hurlantes montrent enfin l’horreur dont sont victimes les populations innocentes, l’hystérie des peuples ne sachant plus qui croire dans ce conflit. En effet, preuve de ce paradoxe est l’inscription du mot « Liberté » qui suggère tout autant la contradiction d’un état républicain pratiquant la torture que le combat du peuple algérien pour la liberté. L’armée et l’Église violant les droits et les libertés humaines nous poussent à nous interroger: la morale est-elle vraiment ce qu’elle prétend être lorsqu’elle prône la torture et le déchirement des corps, tel qu’on peut le voir sur cette toile?

Rappelant indéniablement le fameux « Guernica » de Picasso, cette oeuvre ne laisse pas de marbre; gigantesque et riche de détails, tout attire les yeux de celui qui la regarde: on voit les corps et visages déformés par les cris, les morsures, la douleur, regards haineux ou yeux exorbités de terreur. Guerriers ou victimes, innocents ou coupables, tous les corps se tordent et s’articulent entre eux, dans des couleurs criardes et gestes brusques rappelant l’urgence de la situation. Mais, plus que de simplement voir, on entend littéralement les hurlements déchirants, prisonniers à jamais de cette toile, peinture témoin, réalisant son devoir de mémoire d’une sombre période de l’Histoire, marquée par la contestation.