A quoi sert une bibliothèque ???

Question souvent effleurée en cours, avec des réponses à chaque fois différentes selon la période pour laquelle on pose ladite question. Je voulais attirer votre attention sur plusieurs textes qui racontent tous la même chose, qui disent tous que la crise (de fréquentation, de fonction, etc …) que traversent actuellement les bibliothèques, annonce non pas la fin du « modèle » de la bibliothèque, mais plutôt son renouveau, un renouveau nécessaire.

Le premier texte est celui de Jean-Michel Salaün (professeur, citant lui-même Robert Darnton – historien, professeur et directeur des bibliothèques universitaire de Harvard). Ils expliquent tous deux que la bibliothèque est un média du temps long et illustrent ce renouveau de la fonction des bibliothèques. http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms/index.php/post/2011/04/18/La-biblioth%C3%A8que,-m%C3%A9dia-du-temps-long. Extrait.

Partout dans le pays (USA) les bibliothécaires signalent qu’ils n’ont jamais eu autant de public. À Harvard, notre salle de lecture est pleine. Les gens s’entassent dans les 85 antennes du réseau public de bibliothèques de New-York. Les bibliothèques fournissent comme toujours des livres, des vidéos et d’autres documents mais elles remplissent aussi d’autres fonctions : l’accès à l’information pour les petites entreprises, l’aide aux devoirs et autres activités après l’école pour les enfants, les informations pour les offres d’emploi pour les chômeurs (la disparition des petites annonces d’emploi dans les journaux imprimés ont rendu l’accès en ligne par la bibliothèque crucial pour les chômeurs). Les bibliothécaires répondent aux besoins de leurs usagers de nombreuses façons inédites jusqu’ici, par exemple en les guidant dans la jungle du cyberespace jusqu’aux matériaux numériques pertinents et fiables. Les bibliothèques n’ont jamais été des entrepôts de livres. Tout en continuant à fournir des livres, elles seront à l’avenir des centres nerveux pour la communication de l’information numérique aussi bien à l’échelle du quartier que sur les campus universitaires.

Jean-Michel Salaün explique plus loin :

Dans une société où les connaissances circulent de plus en plus vite, cette force tranquille a un avantage. Média le plus ancien, c’est aussi celui où l’on peut s’abstraire du cycle trop rapide des médias modernes qui tend à écraser les informations par leur renouvellement et à perdre l’attention du lecteur dans une surabondance. Le flot des médias contemporains est trop puissant, trop abondant pour autoriser un filtrage efficace. On va aussi à la bibliothèque pour y retrouver dans le calme des documents que les autres médias détruisent ou noient dans le renouvellement insatiable de leur production ou on utilise les services d’un bibliothécaire ou d’un documentaliste pour retrouver les informations utiles perdues dans le chaos général.

Le second texte est un texte de Michel Serres, paru dans le journal Libération. « Petite poucette, la génération mutante ». http://www.liberation.fr/culture/01012357658-petite-poucette-la-generation-mutante Et qui parait condamner sans pitié les bibliothèques. Extrait.

on a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque.

Mais comme cela est rappelé dans la citation de Darnton, Internet n’est rien d’autre … qu’une immense bibliothèque, avec ses encyclopédies (Wikipédia), ses ressources audiovisuelles (Youtube et DailyMotion), ses fonds iconographiques (Flickr.com), etc, etc …

Le troisième texte est d’une bibliothécaire canadienne, Marie D. Martel, et parle du rôle que jouent les bibliothèques dans le mouvement des indignés. « Des bouquins pas des bombes. Les bibliothèques du peuple. » http://bibliomancienne.wordpress.com/2011/10/29/des-bouquins-pas-des-bombes-les-bibliotheques-du-peuple/ Extrait.

la bibliothèque sert à créer des liens significatifs entre les lecteurs des sites occupés mais aussi entre ces derniers et ceux qui sont dehors, tout en appartenant au 99%, et qui font des dons. Naturellement, l’exercice de la lecture sociale favorisent la contagion et l’émergence d’un répertoire culturel commun d’idées et de valeurs. Mais surtout, le geste du partage est un appui tangible au mouvement et la communauté des lecteurs scelle la communauté des indignés en l’élargissant et en la consolidant.

Lisez aussi l’article du New-York Times (traduit par Courier International) pour voir de quelle manière les indignés « inventent les bibliotentes », et la manière dont cela fonctionne. http://www.courrierinternational.com/article/2011/10/28/les-indignes-inventent-la-bibliotente?mid=517

Après avoir lu ou parcouru ces textes, vous vous rappellerez aussi de l’une des premières mesures que prenaient systématiquement les municipalités dirigées par le Front National (il n’y en eût heureusement pas tant que ça), et qui consistait à inventorier les ouvrages disponibles et à supprimer ceux qui ne correspondaient pas à « la » vision de la société de la municipalité frontiste.

Et muni de cet ensemble d’éléments, à chaque fois que vous entrerez dans une bibliothèque, vous comprendrez que vous entrez dans un endroit pas tout à fait comme les autres. Dans un endroit finalement beaucoup plus « politique » que n’importe quel autre endroit. Dans un endroit où derrière les livres se joue aussi la possibilité pour une société de créer du lien, de construire des représentations communes ; ou bien d’en supprimer. Chaque fois que vous vous préparerez à travailler en bibliothèque, vous devrez vous souvenir que vous n’êtes pas seulement là pour faire de l’indexation et du catalogage (vous en ferez heureusement de moins en moins), mais qu’il est en revanche indispensable que vous deveniez le professionnel qui va permettre de faire émerger, « dans le calme, des documents que les autres médias détruisent ou noient dans le renouvellement insatiable de leur production« . Pour les faire émerger, pour les choisir, pour les retenir, et puis pour les offrir.

Pour tout le reste effectivement, un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque.

Post-scriptum : naturellement, il est parfaitement impossible de s’intéresser à la question des bibliothèques sans avoir lu le texte de Borgès, « La bibliothèque de Babel ». Et vous avez de la chance, il est justement disponible dans la bibliothèque.

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