Deux syllabes

Ce n’était pas de l’ignorance. On sait tous, on nous le répète depuis que nous sommes en vie. Êtres vivants, tous définis par quelques lettres. Apprendre les dessiner ne suffit pas toujours à les apprivoiser. Je savais écrire, je répondais à l’évocation de ce nom, sans comprendre la signification qu’il y avait derrière. On aurait pu m’appeler Table que ça ne m’aurait pas dérangé.

C’est parce que je ne me connaissais pas. J’entends par là que je n’avais aucune conscience du moi que je devenais. Que mes propos pouvaient être entendus, et non plus noyés dans ceux des adultes. Les enfants ne disent que des bêtises.

Après j’ai pu dire que je m’appelais Sylvie. Sylvie, Sylvie. Je m’étais choisie un prénom, j’avais construit quelque chose. J’étais, enfin. Personne ne niait, tout le monde s’en moquait. Si elle veut s’appeler Sylvie et bien tant pis. Je m’inventais des histoires à n’en plus finir, confondant réalité et souvenirs.

Père ordonne d’aller à la boulangerie. Maintenant que je sais compter la monnaie, j’ai obtenu ce privilège. J’entre dans la pièce et salue « Bonjour, une baguette s’il vous plait. Je m’appelle Sylvie. » Elle répond que non, c’est elle qui s’appelle Sylvie. Mais si elle s’appelait ainsi, je ne pouvais pas également porter ce prénom.

On me dit que moi c’est L. Alors je suis devenue Laura, L. et elle.