La petite chose.

Je n’étais même pas là qu’on en parlait déjà. Me nommer. C’est une affaire sérieuse, ça vous suit toute une vie. Il vaut mieux que ça plaise, aux parents, aux sœurs et au frère, à la famille, bref, à vous aussi, si possible, mais ça on ne peut pas le savoir.

Quand est-ce qu’on m’a appelée? Je parie qu’avec mes dix jours de retard, ma mère m’appelait déjà pour éviter la césarienne. Et quand je suis née, sans crier parce que je m’étais emmêlée, je suis certaine qu’on m’a appelée en me donnant des petites tapes pour me réveiller.

Je parie qu’ensuite tout le monde a gazouillé en parlant de moi, on me l’a même écrit sur un bracelet ce prénom, mais je ne savais pas lire.

Ils ont du parlé de moi, tout ces gentils, au dessus de mon berceau, au dessus de mon front, au dessus de mes couches, à m’encourager, à me gronder, à me consoler et à me donner des petits surnoms qui m’embrouillent. Le bracelet de la maternité je l’ai gardé pour être sûre qu’on ne m’avait pas menti. J’ai cru un temps que je m’appelais autrement, tant mon surnom avait remplacé mon prénom. Sauf quand papa et maman se fâchaient Là, pas de doute. C’est de moi qu’il s’agit parce que ce prénom là, scandé comme ça, il retourne mon estomac et me fait me cacher sous le lit.

Comme quand mes sœurs s’énervaient après moi. J’aurais donné n’importe quoi dans ces moments-là pour ne pas m’appeler comme ça. Je ne sais pas quand on m’a appelée la première fois, parce que ce n’est pas vraiment important. Bouchon ou autre chose, je sais quand on parle de moi.

Je me souviens la première fois où on m’a demandé mon nom parce que c’est la première fois où j’ai quitté ma mère. Premier jour, première rentrée, première entourloupe. J’accompagne mes sœurs à l’école comme chaque matin mais cette fois-ci je ne rentre pas.

On m’abandonne, ou on me « confie », ça dépend du point de vue, à une femme brune, cheveux court, mèche en vague sur le front, l’air sympathique. Elle me demande comment je m’appelle, je lui réponds, elle vérifie sur sa liste. Accès autorisé. Et puis je dis comment je m’appelle à deux petites filles qui me le demandent.

Je m’en souviens surtout parce qu’avant je ne crois pas qu’on m’ait demandé comment je m’appelais : pas besoin, avec toute la marmaille plus grande que moi qui se chargeait de me présenter, de me brandir, de me cajoler ou de me disputer, moi, leur petite chose adorée.