Saut de puce

De la poussière qui sèche la bouche, un peu, partout. On traverse les cours comme les âges ; celle du milieu les bébés, ils morvent ils chouinent, ils ont eu un bac à sable qui est partie en douce pour « respecter les normes de sécurité ». La cour du bas, l’école est sur une pente assez violente, la cour du bas pour l’entre-monde, plus vieux mais pas encore trop. C’est ici que la poussière se déploie, nos replis de tissus et de peaux sont ses lieux de sieste. Avant, on avait un faux château en bois avec trois ou quatre tourelles reliées par des pontons à trou et de la dernière tourelle à droite en regardant de l’école on ne pouvait descendre que par une barre lisse en métal brulant pour les mains qui y glissent et pareil, disparu pour que ces petites normes de sécurité se fassent respecter. Du coup tu te rabats sous le préau immense où tu te cogne maintenant quand tu passe à la kermesse des petits, sauf que l’école est vide, les normes ont frappé sec cette fois, tout est désert, en attente, on peut y entrer sans craindre la concierge aux cheveux rouges courts qui habitait dans la cour du haut. En haut, pour les grands, dernière étape avant le collège, avec pour seul décor un panneau de basket interdit. Élevage intensif d’escargot sur les fenêtres de la cantine, un recoin en face au bout entre les salles de classes et la bibliothèque, ici tu t’ouvre la joue dans une bagarre contre les filles et le médecin te recoud dans le bureau du directeur, lieu de pouvoir avec une vitre qui donne sur la rue dehors, tu dira aux autres que t’as pas eu mal, en pleurs sur le fauteuil-rouge-le-plus-confortable-de-tous quand l’aiguille zigzaguait tranquillement. La grille verte de la cour du haut, le petit portillon blanc pour celle du milieu et en bas, une porte enchâssée qui débarquait direct sur le préau, les trois trouées qui te transvasaient de la rue à l’école et vice-versa. Passer d’une cour à l’autre sans sortir c’était seulement pour les grands, ou alors quand on devait aller donner un cahier rouge à une maîtresse en bas, tu franchit les grilles comme si c’était banal, mais tu te sens tout de suite plus important. En face de la bibliothèque (la cour du haut tu te rappelle) un arbre énorme, énorme au point que tu pense énorme avec des majuscules, toujours le fantasme d’y grimper, et ensuite de sauter de toit en toit loin des carrés et des crayons, hors de portée de la poussière.