Les jacinthes du côté de chez Madeleine (1)

Chère Madeleine,

Comme ta présence nous a manqué ce dimanche ! Mathurin nous a donné ton mot et j’espère que tu te rétabliras vite. Je me faisais une joie depuis plusieurs semaines d’être toutes deux réunies par cet événement afin de pouvoir enfin t’offrir ton trousseau. Mais ainsi vont les aléas de la vie, et je ne m’attarderai pas davantage sur le sujet, nos retrouvailles n’étant repoussées que de quelques semaines. As-tu reconnu la fillette sur cette carte ? Moi même, sur place, j’ai eu bien du mal à reconnaître notre petite Gisèle. Comme elle a grandi depuis noël passé ! Et quel sérieux elle affichait sur son visage d’enfant ou pointe déjà la nubilité quand l’évêque lui a remis l’hostie ! Dans son aube comme dans sa robe cousue par Aglaë (toujours aussi habile, malgré sa vue diminuée), elle rayonnait dans le froid d’avril comme si une lumière nouvelle l’habitait. Et peut-être est-ce le cas, l’âge adulte approchant déjà. Mais je dois déjà te laisser ma Mady, la place faisant déjà défaut au dos de cette carte décidément trop réductrice pour tout mon amour.

Mille baisers

Jacinthe

Ma Mady,

Voilà seulement une semaine que nous nous sommes quittées et comme tu me manques déjà ! Sur le chemin du retour, malgré la chaleur de l’été, nous nous sommes arrêtés dans une petite commune ou la kermesse était donnée sur la place du village. Peut-être connait tu cette bourgade ? Elle n’est pas très éloignées de chez toi, a peine une journée de carriole. Les toits en chaumes de leurs maisons me ramenaient toujours à toi, dans ta nouvelle maison. Et as-tu vu comme leurs tenues sont charmantes ? Peut-être porteras-tu un jour la même, tournoyant sur la place du village au bras de Mathurin. Et qui sait ? Un jour peut-être trouverai-je moi aussi un homme de cette région qui ravira mon cœur et me fera danser dans les mêmes atours. À te voir si épanouie, mon âme se languit de trouver un jour un compagnon. Mais en attendant ce jour, je t’envoie mes tendres baisers,

Bien à toi,

Jacinthe

Oh Madeleine,

Comme cette semaine fut amusante ! Alors même que je t’ai promis de répondre à tes lettres, voilà trois de tes missives que je laisse abandonnées ! Mais je me fait fort d’y répondre à présent. Vois tu l’homme à la casquette de marin sur la photographie ? Et bien, lorsque nous sommes arrivés, ce brave homme nous as pris sous son aile et nous as fait faire le tour du pays sur son bateau. Je n’en était certes pas rassurés ! Cette vieille barque ne tenant que par la volonté de Dieu nous as pourtant portées vers des îles surprenantes et des piques-niques délicieux sur leurs plages. Elle nous as aussi permis de faire la pêche miraculeuse de cette carte. Gisèle en fut bien étonnée et profondément vexée de ne pas être venue. Ce brave pêcheur, Claude, l’a donc emmené à son tour pour une deuxième pêche, si bien que nous avons eu plus de poissons que ne pouvait en contenir nos estomac ! Gisèle est maintenant presque une femme, comme tu peux la voir, de dos, avec son éternelle natte lui tombant sur les reins. Je t’enverrais bientôt une nouvelle carte, afin de parler de noël, où tu pourras enfin revoir notre petite Gisèle.

Tendrement,

Jacinthe

Madeleine chérie,

Je ne peux contenir davantage mes élans et doit absolument les confier ! Cette entrée en matière est certes rapide et peu courtoise, mais Ma Maddy, c’est pour une grande nouvelle. Je suis amoureuse ! Ce garçon est l’homme le plus gentil et le plus doux qu’il m’ait été donné de rencontrer ! Il s’appelle Gaston, et, pour ne rien gâcher, est bien fait de sa personne. Il est étudiant à l’école normale supérieure de Paris et veut devenir chercheur en science. Son intelligence me laisse pantoise et je pourrais l’écouter parler des heures durant. Mère prétend qu’il ne sera qu’amourette de vacances et bien vite oubliée. Mais je reste persuadée du contraire. Mais j’en oublie même de te dire où je suis. Nous sommes près de Saint Malo avec les cousines, et cette nouvelle année s’annonce radieuse ! Tous mes vœux à toi et Mathurin, ainsi qu’au petit qui devrait arriver.

Depuis mon nuage, je t’envoie des baisers,

Jacinthe

Madeleine,

Depuis que cette guerre a commencé, je ne suis pas tranquille. Les rues sont désertées de tout homme, les enfants ne courent plus autant. Mais je ne t’apprends rien, voilà près de 6 mois maintenant que la situation est la même. Gisèle travaille depuis peu à l’usine de bombardiers à côté de Nantes. Je n’aime pas ça, mais il faut bien que quelqu’un nous ramène des tickets de rationnement supplémentaires. Marie est venue vivre chez nous, et son fils, Léon, est bien trop jeune pour comprendre le rationnement. Cet enfant grandira peu s’il ne mange pas à sa faim, alors Aglaë va troquer des choses au marché noir. C’est illégal, mais tout le monde le fait. Comment devrions-nous manger sans cela ? Ils ont emmené tout le cheptel de Paul pour « l’effort de guerre », et ce contre une misère. Ma chérie, l’avenir me paraît bien noir, et mes pensées ne peuvent s’empêcher de se tourner vers Jules, mon amour, mon ami, emmené à la guerre et qui ne peut me tenir au courant autant que je le voudrais. Nous aurions du nous fiancer avant son départ. Je suis sur qu’il est l’homme de ma vie. Comme je le regrette !

Je crains pour sa vie, et je prie pour nous tous.

Jacinthe

Ma Maddy,

Oh ma chérie ! Quelle nouvelle ! Alors même que les nazis commencent à envahir chaque village comme si ils étaient les leurs, je ne peux m’empêcher d’avoir le cœur en liesse. Ce train est celui par lequel Jules me revient ! Il a été blessé durant l’assaut de Paris et est donc invalide de guerre. Mon Jules ne pourra plus m’être enlevé par cette maudite guerre, et je compte bien me marier aussi vite que possible ! Comme mes lettres précédentes étaient maussades en comparaison ! Voilà qu’un nouvel espoir m’étreint et malgré le malheur de certaines familles autour de moi, je souhaiterais hurler ma joie !

Je te laisse rapidement, les soldats descendent, je m’en vais de ce pas me jeter au cou de Jules.

Ta Jacinthe qui t’aime

Madeleine,
Voilà bien longtemps que je ne t’ai écrit, mais c’est réciproque. Nos dernières retrouvailles étaient pour l’enterrement d’Aglaë. Cette chère Aglaë ! Elle fut comme une mère pour moi, pour toi et pour tant d’autres. Et alors qu’elle a survécu à deux guerres, aux privations et à la misère, voilà qu’une bête grippe l’emporte. Je ne peux m’empêcher de pleurer sur le destin de cette femme au si grand cœur. Mais dans ces derniers moments elle nous a dit de vivre heureuse, et c’est bien ce que je fais. La guerre ayant empêché la lune de miel de mon mariage avec Jules, nous l’effectuons maintenant, deux ans après la guerre. Certes, nous avons plusieurs années de retard sur le mariage, mais nous faisons les choses en grand. Nous avons laissé notre fille à ma mère pour le mois et nous voilà à faire le tour de la France ! Nous avons passé quelques jours à la Rochelle et sommes maintenant à Sarlat. Les grottes de cette région sont aussi grandes que des cathédrales ! Nous passerons par les Pyrénées et les Alpes, et qui sait ? Peut-être passerons nous vous voir !
Avec mon amitié
Jacinthe

Oh Ma Madeleine chérie !

Comme je suis heureuse pour toi ! Enceinte de nouveau ! J’espère que ta grossesse se passera bien et qu’elle ira à terme. Mais il n’y pas pas de raison qu’il en soit autrement, ton accident précédent était du à la guerre, certainement. De mon côté je le garde secret, mais je pense être de nouveau enceinte ! Même Jules l’ignore encore, mais je crois réellement que un nouvel enfant va venir agrandir la famille. J’espère que ce sera une fille. Certes, Arthur est adorable, mais tu connais mon souhait d’enfant de n’avoir que des filles ? Douze, tel que je l’exprimais enfant, étant bien trop, je saurais me contenter d’une de plus. Jules, quand à lui, a une belle surprise. En effet, malgré son invalidité de guerre, il a reçu une médaille l’année passée (comment ais-je pu oublier de te le mentionner ?) et a défilé cette année au 14 juillet dans les rues de Legé. Quelle allure il avait, avec son bel uniforme et sa médaille brillante à son buste ! Vois-tu le jeune homme tenant un tambour à l’avant ? C’est Maurice. Ce nom ne te dis rien ? Pourtant garde-le en mémoire, car j’ai comme l’impression que Gisèle voudrait le marier et, tu la connais, elle ne le laissera pas filer !

De tout mon cœur avec toi,

Jacinthe

Madeleine chérie,

Les nouvelles que le postier m’apporte me réjouissent tellement que je ne peux que te répondre immédiatement. Un fils ! Quelle magnifique nouvelle ! Pour vous qui avez tant essayé et avaient eu tant de déceptions au cours des années, cette naissance n’est que justice. Ce petit ange sera le plus choyé de toute l’Alsace ! J’ai hâte de le voir, et ne peut attendre les fêtes de noël pour le choyer à mon tour. De notre côté nous avons déménagés. Voici la vue qui occupera maintenant nos quotidiens. Jules et moi nous sommes installés dans une maisonnette à Mauves sur Loire, près du nouveau travail de mon amour. Il a trouvé une place dans une bureau et compte bien y rester. Nos enfants ont aujourd’hui un petit jardinet où ils ont planté quelques carottes et une ligne de radis, et ils auront tous les bords de Loire pour grandir et aimer comme nous l’avons fait au bord du lac.

Avec tout mon amour et mes vœux de bonheur à tous les trois,

Jacinthe

Maddy,

Toi mon amie de toujours, comme une sœur, comme une mère. Comme le temps passe ! Que de lettres nous nous sommes écrites ! J’ai aujourd’hui été visitée ma mère. Depuis le décès de mon père, tu sais qu’elle est allée vivre avec sa sœur. Mais qu’elle est loin maintenant ! Au nord de la Bretagne, près de Saint Malo et de Claude, ce pécheur que nous avions tous appris à aimer, qui nous a toutes deux hébergés et appris tant de choses ! Et bien je suis retourné à Saint-Jacut de la mer. Il est mort. Tué pendant la sale guerre. Cet homme de cœur a fait parti de la résistance et s’est battu vaillamment, jusqu’à tomber sous les coups des boches peu avant l’arrivée des anglais. C’est bien triste. En revanche, j’ai fait une découverte cocasse. Chez ma mère et ma tante, j’ai trouvé des lettres. Une quantité phénoménale ! Et devine quoi ? Elles sont toutes un échange entre les deux mêmes personnes. Ma mère et ma tante. Durant des années, elles ont échangées leurs sentiments, les événements de leurs vies, leurs amours, leurs doutes, leurs regrets. Cette découverte, ainsi que ce village constitué essentiellement de vieilles femmes et de leurs filles m’ont bouleversés. J’ai alors pris conscience de cet amour, de ce lien entre nous, plus fort que les années, plus fort que la guerre et plus fort que ton chagrin. J’aimerais qu’il dure aussi longtemps que n’a duré celui de nos mères,

Pour toujours,

Ta Jacinthe