Fin ?

Après deux semaines de rangement et de ménage, j’arrive à la dernière pièce de cette grande maison : le grenier. Madame Graneille me paye pour rendre, à son manoir inhabité depuis des lustres, sa prestance d’antan. Elle veut y organiser les noces de sa nièce et lui offrir comme cadeau de mariage à ce que j’ai compris. Enfin bon, je n’suis pas là pour bavasser… Au boulot !

Je nettoie tout le sol et je m’attaque aux meubles. Et là, je tombe sur un coffre. Vous savez, le genre de coffre qu’on ne voit que dans les films, ceux qui appellent immédiatement au mystère à résoudre. D’un côté… il est déjà 19h… Hmm, tant pis ! Salut salut petit coffre et ouvre-moi tes secrets !

Mère,
On a traversé toute la France pour arriver ici et je t’ai choisi plusieurs cartes pour mes prochains envois. Ta douceur et ton sourire me manquent déjà, mais ne t’inquiète pas pour moi, fais plutôt attention à toi. Dis à Georges qu’il est l’homme de la maison maintenant et qu’il a pour devoir de protéger notre famille envers et contre tout. Embrasse aussi Méline pour moi, j’aurais aimé être là pour ses deux ans mais…
Peux-tu faire parvenir la lettre à Sarah ? Je t’enverrai des nouvelles très bientôt.
Ton fils

Des cartes postales ? Qui c’est celui qui écrit ? Et la mère ? Georges ? Méline ? Sarah ? La mère c’est Madame Graneille ? Et puis il va où son fils ? Pourtant Madame Graneille elle n’a pas d’enfants je crois ? C’est pour ça qu’elle lègue le manoir à sa nièce. Elle vie dans une petite maisonnée à côté, même si ce manoir est à elle. Mais j’comprends pas, ce sont qui, eux tous ?

Mère,
J’avais demandé à Marcel de prendre cette photo le jour de notre départ. Tu vois, je suis bien entouré, tu n’as pas à t’inquiéter. L’air est peut-être chargé, il se fait peut-être de plus en plus lourd, la brume nous entoure peut-être de toute part, mais l’essentiel est que nous soyons ensemble. Tu comprends, mère, tout va bien car nous sommes ensemble.
Alors ne t’inquiète pas pour moi, prends plutôt soin de toi et des enfants. Il y a un temps pour tout, mais ce n’est pas le temps des larmes, garde espoir et ne pleure plus.
Je reviendrai.
Ton fils

Ok on procède par ordre… C’est qui Marcel ?! Le jour du départ mais pour aller où ? Ensemble pour faire quoi, à la fin ?! Ok, « prends soin de toi et des enfants », donc y a de fortes chances que Méline, Georges et Sarah soient les enfants de la mère. Mais ça ne peut pas être Madame Graneille ! Elle n’a pas d’enfants ! Enfin, je crois…
Et puis pourquoi elle pleurerait sa mère ? Il s’est enfui ? Ben non, on ne dirait pas…

Mère,
Tu n’avais pas l’air de me croire quand je disais que je reviendrai. Pourtant sois en certaine, je reviendrai ! Nous célébrerons mon mariage avec Sarah et je te ferai tournoyer comme sur cette photo. Georges se sera entichée d’une fille et Méline fera tourner en bourrique tous les gosses. N’as-tu pas hâte de danser avec moi ?
Je t’embrasse,
Ton fils

Ah ! Donc, déjà, Sarah c’est la fiancée de X (appelons le fils comme ça, ça facilitera mes pensées). Georges et Méline maintenant, c’est les enfants de Y (appelons la mère comme ça, ça facilitera aussi mes pensées) ou pas ? Et puis, je m’en rends compte maintenant, mais elles datent de quand ces cartes ? Elles sont toutes jaunes.

Mère,
Je suis ravi de voir un regain d’enthousiasme de ta part. Tu veux savoir ? Quand je reviendrai, je vous emmènerai tous à la pêche : les garçons, Méline et toi. Je suis sûr que tu apprécieras. Papa voulait t’y emmener tu sais, alors je le ferai à sa place.
Peux-tu donner les lettres à Georges et à Sarah ?
Je garde en tête ton doux visage et je m’en endors imprégné.
Ton fils

Papa ? Ah bah oui, il est où le père de X ?? En tout cas, « les garçons » : je crois qu’ils sont plusieurs fils finalement. N’empêche, il est allé où X ? Parce qu’il a l’air de tenir énormément à sa mère, alors pourquoi être parti je ne sais où s’il l’aimait autant ?!

Mère,
Cette plage me fait penser aux douces journées que nous passions là-bas. Tu te souviens comme papa riait des frasques de Jean ? Comme Méline pataugeait, ses petits bras potelés fermement accrochés à ton cou ? Comme tante Anne embrassait oncle Charles sous les protestations de grand-mère ?
Quand je reviendrai, on ira tous à la plage, et on rira comme avant, tu verras.
Mère, peux-tu garder un œil sur Sarah s’il-te-plaît ? Elle me paraissait si triste dans sa dernière lettre. Pourquoi ne pas l’inviter à dîner ? Georges ira la chercher. Je serai plus rassuré de vous savoir ensemble…
Je t’embrasse,
Ton fils

Ah ! Patience est mère de vertu !! Ok, petit récap ! J’suis presque sûre là que Méline et Jean sont les enfants de Y et son mari. Et donc les frères et soeurs de X. Et la famille s’agrandit avec une tante Anne et un oncle Charles. Et une grand-mère aussi.
Ok, donc X il propose à sa mère d’inviter sa fiancée à dîner c’est ça ? Et c’est le frère de X qui irait la chercher… Ils ont vraiment l’air de s’aimer et se soutenir dans cette famille ! Il est allé où X dans ce cas ?!!!

Carte postales anciennes Chatel montagne

Mère,
Je te remercie de tout ce que tu fais pour moi.
Sais-tu pourquoi est-ce que j’ai choisi cette carte ?
Je l’ai choisi car même si le chemin est long et tortueux, il a une fin, et je reviendrai. Je te le promet. Tu t’en souviens que je te tiens toujours mes promesses n’est-ce pas ?
Tes lettres sont pour moi des véritables rayons de soleil, continue de m’écrire.
Et dis à Sarah de continuer elle aussi.
Je t’embrasse,
Ton fils qui t’aime

Ohhh c’est mignon ! C’est la première fois qu’il lui dit qu’il l’aime dans ces lettres ! Et puis il a l’air d’y tenir aussi à sa Sarah… J’aimerais tellement voir une photo d’eux deux.

Carte postales anciennes Albepierre bredons

Mère,
Tu ne t’y attendais pas à cette vieille photo n’est-ce pas ? Je suis sûre que tu nous as reconnu : toi, à gauche, avec ta prestance à toute épreuve, aux côtés de tante Anne qui me tient la main, puis grand-mère tenant celle de père, et enfin oncle Charles. Nous pic-niquions près de la Cascade du Prapeçeu avec le reste de ta grande famille, d’ailleurs il me semble que c’est George qui prend la photo. Jean devait jouer avec notre petit cousin Paul et Méline n’étais pas encore née. Quand je regarde cette photo, je me dis que j’ai de la chance de vous avoir pour famille. On ne choisit pas sa famille, mais si on devait le faire, je n’aurais choisi personne d’autre que vous.
Tu m’as dis que je ne te parlais pas d’ici… Mais mère, ce n’est pas que je ne veux pas t‘en parler, c’est simplement que je n’ai pas envie d’en parler. La guerre, je la vis déjà une fois, pourquoi alors la revivre ? Ne m’en veux pas. Tu sais que je tiens à toi plus que tout, alors ne m’en veux pas.
Je t’embrasse,
Ton fils

Oh ! Le père de X est là ! Et un nouveau nom, un ! Salut, petit cousin Paul.
Oh… La guerre ? Mince. C’est… ça prend toute une autre tournure d’un coup. Et j’aime pas les histoires tristes… La guerre c’est triste. Ouais, c’est triste et c’est plein de morts. Alors j’aime pas ça. J’aime pas la guerre.

Carte postales anciennes Bangor

Mère,
Bien sûr que je te pardonne, la question ne se pose même pas ! C’est plutôt moi qui te demandais pardon de ne pas pouvoir en parler, alors non, je ne t’en veux pas.
Et de toute manière, je ne pourrai jamais t’en vouloir.
Tu m’as arraché un long rire en me racontant cette scène avec Méline !
Tu ne peux pas savoir comme elle me manque. Comme vous tous.
Pourras-tu faire parvenir la lettre à Sarah ?
Dis-lui également de sécher ses larmes, je ne veux pas la savoir triste.
J’ai choisi ce rocher parce qu’il laisse place à l’imagination. Si tu l’observes bien, il peut se transformer en ce que tu veux voir. Moi, quand je le regarde, je pense à toi, embrassant Méline. Tu ne vois pas ? Le gros rocher à gauche; c’est le haut de ton corps, la partie qui touche le rocher du milieu, c’est ta tête. Et le rocher du milieu c’est Méline, dans son couffin (le rocher du bas). Laisse place à ton imagination.
Je t’embrasse mille fois.
Ton fils

Oh moins, on sait où est-ce qu’il est allé maintenant. Pauvre Sarah, j’aimerais pas voir mon petit ami partir en guerre et attendre son retour les bras croisés. C’est juste frustrant. Super frustrant ! Haha ! Il a de l’humour ce grand gaillard ! J’avoue que j’ai énormément de mal à voir l’image qu’il donne à ce rocher mais après plusieurs minutes de concentration j’y arrive enfin ! Au moins, on est encore plus sûr d’un point : Méline a 99 % de chance d’être la fille de Y et donc la soeur de X !

Carte postales anciennes Bergerac

Mère,
En traversant le fleuve, le bateau arrive sur l’autre rive.
Souviens-t’en : en traversant les jours, je serai près de toi.
Dis à Georges que j’ai bien reçu sa lettre, je lui répondrai dès que j’aurai un moment.
Pour l’instant, je suis trop occupé.
A bientôt,
Ton fils qui t’aime

Youhou ! Il a redit qu’il aimait sa maman. C’est trognon. Et puis ses mots aussi. Mais, il y a un truc que je comprends pas : comment il peut être aussi certain de revenir ? Enfin bon. Très occupé ? A quoi ? A la guerre ? J’aime pas la guerre…

Carte postales anciennes Jumilhac le grand

Mère,
Si un jour Marcel arrive sur le pas de ta porte, ne prends pas peur. Si jamais il m’arrivait quelque chose, je lui ai confié la tâche de vous transmettre un paquet de lettres.
Quoiqu’il en soit, ne t’inquiète pas, il ne risque pas de m’arriver grand chose, je suis acharné, tu me connais. Néanmoins, les temps sont de plus en plus durs… Je crois que c’est bientôt la fin de la guerre. Mais ne le répète pas, je ne veux faire de faux espoirs à personne. C’est plutôt comme un instinct, je sens une fin…
Demain je t’écrirai une très longue lettre, comme tu les aimes. J’en écrirai aussi une à George, Jean et Sarah. Et une pour Méline aussi, elle la lira quand elle pourra le faire.
J’ai si hâte de revenir parmi vous.
Je t’aime tendrement,
Ton fils

Woulla !! C’est quoi ce délire ?! C’est glauque ! Si mon fils me dit « ouais maman j’ai confié une lettre pour toi à mon pote au cas où je meure » ben je pleure direct ! J’démoralise direct ! La fin de la guerre ? C’est déjà plus réjouissant… J’espère juste que la fin qu’il sent, c’est pas la sienne. Pourquoi il veut écrire à tout le monde d’un coup ? On dirait qu’il pense qu’il va mourir… Il pense qu’il va mourir ? C’est horrible !! « Je t’aime tendrement », pourquoi il dit ça d’un coup ? Il a jamais dit avant ça aussi clairement qu’il l’aimait ! Enfin pas comme ça, directement, avec ces mots ! Sérieux… il va pas mourir hein ? Hein ?!

Et puis… Pourquoi y a plus de lettres ? Hein, pourquoi c’était la dernière carte ? Hein ??

– Annabelle ?

Je sursaute, Madame Graneille se tient derrière moi, les bras croisés. Je n’ai même pas le temps de cacher les cartes qui sont sur mes genoux qu’elle fronce les sourcils et s’avance vers moi, menaçante.

– Qui vous a permis de… Vous êtes là pour faire le ménage ! Pas pour fouiner partout !

Je m’empresse de m’excuser mais malgré sa colère je ne peux m’empêcher de la questionner sur l’identité de X. Elle semble se remplir de fureur mais finit par se calmer et soupirer. Elle prend les cartes et les range à nouveau dans le coffre. Elle m’ordonne de sortir de la pièce et de ne plus toucher à ce coffre, de revenir demain. A tous les coups elle va ranger tout ça et le cacher quelque part. Mais en passant devant elle, elle me souffle tout bas, que le fils est son grand frère. Qu’elle est Méline. Et ses traits sont si tristes que je n’ose insister et que je me dépêche de sortir de là et de rentrer chez moi.

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