Category Archives: Séance 4 – Questions D’importance (avec Claude Ponti)

Questions d’importance avec Claude Ponti

Nous travaillerons avec le livre numérique intense, étonnant, merveilleux de Claude Ponti chez Publie.net : Questions d’importance, dont j’ai par ailleurs parlé dans cette note critique chez Livre au Centre.
Même constat que dans cet article : une des forces du livre et ce rapport « hors d’âge » du locuteur : le principe de questions inlassablement ajoutées est celui d’un rapport enfantin (c’est à dire aussi sceptique que fantaisiste) au Monde et aux mots, enrichi par la conscience adulte de la fragilité des choses. Il y a de l’efficace dans cette addition, littéralement renversante.

Nous passons un moment avec le livre, collectivement :  j’en lis un extrait à haute voix, le donne à voir en vidéoprojection, et ensuite selon connection possible, invite chacune à se promener dedans pour le feuilleter.

 

1-Collecter des questions dans le livre (en garder 5).

(se les garder au brouillon)

Écrire 5 textes enchaînés (un paragraphe à chaque fois) qui fassent récit et répondent à ces questions, numéroter les textes. Les questions auxquelles les cinq textes répondent ne seront écrites qu’à la fin, entre parenthèses.

2- ajouter une question qui relance et approfondisse ces cinq textes et leur questionnement – chacune en ajoute une en commentaire chez chacune des autres (donc chacune reçoit sept nouvelles questions qui viennent agrandir ce texte ouvert).

3 – en conclusion, chacune ajoute un dernier commentaire en bas de son texte, qui soit : « Les questions d’origine (empruntées à claude Ponti) étaient: (…)

[.]

La première personne insultée c’est surtout celle qui a éprouvé l’insulte comme telle la première. Peut-être était-ce dans son cœur (mais l’avouer aurait peut être insulté son honneur), dans sa race (mais il avait peut être trop d’orgueil pour répondre) dans sa sagesse enfin, sûrement, car il faut être fou pour la laisser insulter. Ou dans son corps.

Mais avant que quiconque soit insulté il y a la première insulte. Peut-être n’en était-elle pas une, pas de celle qu’on s’imagine aujourd’hui. Peut-être n’était-ce pas un mot, mais juste un regard. Peut-être même était-ce de l’amour, peut-être le premier.

Va savoir le premier, du premier amour ou du premier désir, va savoir si l’instinct prime sur le sentiment et va savoir lequel est quoi.

En tout cas si le premier amour était pour le premier insulté, c’est sur qu’un d’eux émettait ou recevait mal. Ou les deux.

Un des deux s’est laissé bouleversé par la fossette à la commissure des lèvres qui souriront ou par le lobe d’une oreille sous l’ombre d’une chevelure, s’est laissé bercé par la plénitude d’une émotion qui suscite l’envie, ou l’inverse, et l’autre n’y a rien compris.

La beauté ne sait pas que nous la voyons car le plus souvent, la beauté s’ignore. D’ailleurs, elle demeure parce qu’elle ne se sait pas. Si la beauté a souvent la sagesse de s’ignorer, l’amour a pour sa part de la peine à s’exprimer. Et la beauté de se sentir insultée par les yeux trop traînants de l’éperdu premier à avoir insulté alors qu’ il aimait. Bref, l’un était trop sage, et l’autre, trop fou.

Et puis pour qui, pourquoi, ça… je n’y étais pas.

« C’est folie d’entreprendre plus qu’on ne peut » (Sophocle)

1_ Elle voulait tout. Sans plus attendre. Ne cherchait pas à comprendre, ne connaissait pas le bon sens, la réflexion. Il y avait ses pulsions, ses besoins qu’elle ne contrôlait pas. Comme si sa vie en dépendait : elle n’a pas hésité. Elle a bravé le danger, franchi l’interdit. Nulle peur elle n’avait, puisque mourir lui était égal. Mourir plutôt que de vivre dans la souffrance, mourir plutôt que de ne pas avoir ce que l’on désirait. L’enfer, elle irait s’il le fallait ! Mais jamais elle ne renoncerai…
Ainsi étaient les pensées de la biche Gonanti, alors qu’elle gambadait en terres interdites à la recherche d’une feuille de chêne.

2_ Sentant qu’il était touché, il lui fallait un endroit où s’en aller. Un endroit caché, synonyme de dignité. Un endroit que lui seul connaissait. Il chanta à sa famille qu’il s’en allait (j’en aperçois encore un ou deux au fond qui pleuraient…). Ils savaient tous qu’un jour cela arriverait. Cela n’empêcha pas leurs larmes de couler. Il retrouva ensuite l’arbre où il était né. Dans les grand églantiers, c’est toujours là que l’on vient se réfugier. Préparé, il se laissa aller et…
La suite est trop triste à raconter.

3_ Lucie fut le premier à tenter l’aventure. Pourtant, on parle très peu de cette histoire -il est connu pour d’autres méfaits. Surement aussi parce que lui n’a pas réussi, contrairement à l’autre. Il n’empêche que, pour elle, Lucie est bien descendu. Oh oui, il les a parcouru les Enfers, à la recherche de sa bien aimée, il en a chanté des cantiques pour amadouer les impitoyables gardiens. Surtout celui avec la tête de chien. Malheureusement, tout le monde n’a pas de talent musical. Et tout le monde n’a pas la chance d’avoir une chance. Quand il est arrivé au cœur de la Terre, il comprit alors qu’il ne pourrait pas remonter. Lucie était cuit.
Il est alors resté, mais se promit se laisser une chance au prochain qui essaierait.

4_ On ne se souvient que très peu sur elle, elle était plutôt discrète dans sa peau de bête. Un peau marron ou beige. Ce qui est amusant, c’est qu’on ne se rappelle de cette fille juste parce qu’on ne se rappelle pas d’elle. Elle a existé, certes.
– En est-on sûr ? m’interpelle le garçon à ma droite. C’est peut-être une légende après tout.
Je réponds sèchement que oui, oui, on en est certain. Mais il faut bien avouer que je suis comme lui, je n’en sais rien. On ne peut pas en dire grand chose en tout cas. Peut-être que l’on devenait trop nombreux pour se souvenir de tout le monde, à présent. La croissance démographique élevée avait rendu cette femme invisible.
Certains murmurent qu’elle se serait appelait Anne Honyme.

5_ Le temps passe sans que l’on ne sache réellement ce qui se cache derrière le ciel. Qui pilote les levers et les couchers. Parce que des fois, c’est vrai, le soleil va se coucher. Mais pas tous les jours. Il n’y a pas besoin d’être dans l’éternité pour voir ça, il suffit d’aller dans un cercle polaire. On est tout de même en droit de se demander l’utilité de l’acte, ici. C’est vrai… on n’a même pas besoin de dormir. C’est sûrement parce que celui qui commande, là-haut, aime la nuit.
Du moins c’est ce que j’en ai déduis.

Histoire de croustibat.

Celui qui est mort pour la première fois d’une arrête de poisson plantée dans la gorge doit être celui qui ne savait pas ce qui était cuit ou cru, ou peut-être croustibat, qui, cette fois, s’est fait battre.

Le cuit et le cru ont dû faire leur apparition à la mort de croustibat. C’est à ce moment que le feu a dû apparaître. Par la suite est  apparut une tablette (d’argile bien sûr) appelé « mode d’emploi ».

Elle a sûrement été crée pour expliquer la façon dont il fallait cuir le poisson et comment il fallait le manger. Dans ce cas, on peut plus parler de recette que de mode d’emploi, mais c’est tout comme. Pauvre croustibat, ce mode d’emploi est arrivé trop tard pour toi.

Puis un enfant est arrivé comme un cheveu sur le poisson si j’puis dire. Personne ne le connaissait vraiment. On ne savait encore moins son âge. Certaines personnes disent qu’il doit avoir l’âge de pierre parce qu’il est très proche des laroche. Ils partaient en « expédition » comme ils disaient. Ils leur arrivait même d’aller au pied de l’arbre où croustibat est enterré.

L’arbre ne comprenait pas vraiment ce qu’ils faisaient. Tous ce qu’il savait c’est que ce croustibat était à ses pieds et que se dégageait beaucoup de poussière depuis sa mise en terre. Le pauvre arbre époussetait sans cesse ses vieilles feuilles et faisait aller le vent en raison de l’odeur…

 

 

enfant de 4 ans surdoué et papy fatigué

Papy veut bien répondre à tes questions, mais pas trop, hein ? Alors, il y a bien longtemps, alors que tout était noir et enchanté, surgit l’homme. Tous avait un nom. Sauf un. Son nom s’est noyé dans la profondeur impitoyable de l’oubli, ou bien a brulé avec la haine des hommes (pleure pas petit!). Toutes traces de lui ont été purifiées. Seul un jeune enfant l’a désigné, mais il a été banni. Ce fut la deuxième personne anonyme. Pour revenir au premier, il est tombé dans la folie, car sans nom pour s’attacher à la Terre, il s’est envolé loin. Voila, le nom de la première personne anonyme était Anonyme.

Après ceci, la folie des hommes les emmena a considéré que seuls les êtres ayant un nom individuel avaient une âme. Se prenant pour puissance supérieur, ils s’attachèrent donc à trouver pour chaque être et chaque chose leur désignation, les classant selon que l’objet avait un nom personnel ou pas. Hélas, le sapin de noël à un nom général. Il ne tient qu’à toi de le nommer pour l’éveiller (là est le secret).

Puis les hommes ont voulu aller plus loin dans leur toute puissance. Un en particulier, nommé « sent mauvais », souffrait des remarques désobligeantes que lui adressaient femme et voisins, sur sa mauvaise hygiène et son odeur remarquable à vingt mètres de distance. Rendu très susceptible, il décida que seul lui déciderait de ce qui sentait bon ou non. Il décida de créer toute sorte de fleurs, qu’il trierai par leur parfum. Un jour, il créa la rose. Il n’avait pas une bonne impression sur elle, elle l’avait piqué au doigt. Mais quand il la huma, il fut si heureux qu’il l’offrit à sa femme. La rose, création d’une susceptibilité, est devenu aujourd’hui la fleur des amoureux.

Mais quel rapport avec tes questions précédentes? Les animaux? Pour le premier mâle : E.T. Hermès de Grr de la vallée de Ste Vallée. Pour la première femelle : Mimine Martine Marine Maurine fille de Pompon. Ça c’est en France, pour les autres je ne sais pas. Les animaux domestiques, ça varie selon les pays, tu sais.

Tu m’embêtes! La première constellation remarquée n’existe plus, et les hommes étaient à l’époque soit trop bêtes pour s’en préoccuper, soit trop terre à terre pour en faire tout un plat! Ceci était la dernière question. Toi, tu dois faire ta sieste. Et papy aussi.

Pièce montée

Judas avait toujours apprécié les fruits de mer, mais c’est bien un merlan qui par ses arrêtes de respirer le stoppa net.

C’était autre, différent, dissonant étourdissant. Ce n’était plus le même enfouissement, ce n’était plus un enfouissement. La densité moite, nourrissante, granuleuse qui l’écrasait si naturellement, n’était plus. Le flux lent, la croissance alanguie, la tiédeur des vers qui parfois la frôlaient, le vent sur ses feuilles qui s’allongeaient, s’épanouissaient grâce aux mariages constamment renouvelés des minéraux, de l’eau et du soleil, cette vie tranquille, juste un passé bientôt flou. Les grognements bestiaux brouillaient l’éclat de l’air, les cailloux durs plantés dans une surface molle et sanguine la mâchaient maintenant qu’ils l’avaient brusquement, sans aucune fluidité, arrachée de terre.
Le premier marcassin mangeait sa première carotte.

Une surface non-limitative. Qui ne s’arrête que là où les autres se déclarent. Une guerre inlassable de peau et d’espace, que seule une joute sémantique définitive peut conclure.
Le quartier général est clair : ce trou, ou chez certain cette bosse, souvenir d’un cordon cicatrisé. La chaire qui l’entoure est elle aussi d’une diversité de fermeté, de couleurs, de pilosité, de grain à la hauteur de la production de l’exogamie humaine. Gras et muscles, frères ennemis, s’y superposent. Le dos la poitrine les hanches le pubis les cuisses le cernent. Tu t’es risqué à sa délimitation nominative, tu as osé le désigner oralement, tu lui as donné forme, tu es le premier qui l’as regardé vivre puis l’as nommé. Là, le ventre.

On ne s’oppose pas, on dit oui ou on dit non. Le non n’est pas une opposition, c’est un refus. On pourrait dire oui et vouloir s’y opposer, crier non tout en l’acceptant, le oui et le non sont alors non plus paroles mais des bruits fonctionnels, des éternuements, le craquement d’une chaise sous le poids d’un corps. On émet le oui, on laisse s’échapper un non, on ne parle pas. Pour s’opposer, il faudrait parler. Elle n’a pas parlé. Elle s’est tue à jamais sans contrôler ce son qui s’est échappé de sa gorge, elle ne s’y oppose que dans l’espace sourd de son crâne. Oui, elle s’est tue, non à jamais.

 Silas tournicote autour de sa paillasse. Expérience prometteuse qui tarde à éclore, son quartz rose hybride peine à produite sa peau. Pourtant génormé et regénormé jusqu’à ne plus se souvenir de l’enthousiasme des premières tentatives, ce caillou mutant n’est recouvert que d’une fine membrane à la fragilité humiliante. Peu à peu, Silas devient la risée de Labo’art.
Son projet, correspondant parfaitement à l’esprit du Labo’art « Transcender l’art par la science, inséminer la science par l’art », était d’une simplicité agaçante : d’une statue de pierre, faire une statue de chaire. Redonner vie aux pierres en les soumettant à des processus d’hybridation et de réorganisation structurelle qui les formeraient à produire leur propre peau. Un processus qui avait parfaitement fonctionné avec le marbre, le diamant et l’obsidienne, mais ce petit quartz insolent ne s’y pliait pas.
Ses paupières closes ne pouvaient pourtant être qu’en peau de pierre rose.

Make no sense

Surement désorienté. Elle était là, plantée dans le sol avec ses semblables, innocente, heureuse.
Jusqu’au jour ou on décide de l’arracher de sa terre natale.
Pourquoi ?
Une question qu’elle se posera encore et encore, sans jamais connaître de réponse.

Finir manger tel fut son destin !

 

Finalement cette personne aurai dû s’opposer a cette union, même pour ne rien dire. Maintenant la voilà muette pour le reste de sa vie ! Merci Monsieur mon Père ! C’est bien la dernière fois que je retourne a un mariage.
A cette époque, l’abée Charles Michel de l’Épée n’avait peut-être pas encore pensé le langage des signes.
La voilà réduite a une vie de silence, le bec cloué !

La première personne anonyme ? Maintenant nous connaissons son histoire.

 

Un dernier baiser, un dernier regard. Une moitié parti loin de nous. Le cœur a mal, mais il faut continuer d’avancer.
A quel sadique celui-là !
Ce devait être un homme, dont le cerveau était spécialement programmé sur le mode : comment rendre la vie des femmes plus compliqué et affreuse ?

Bingo ! Je vous déclare officiellement membre de la terrible organisation secrète des grands méchants.

 

Non, vous n’êtes pas le seul. Depuis notre tendre enfance cette manie est venue.
Au début des questions simples, avec des réponses a la portée de nos chers parents.
Et puis peu à peu plus réfléchis existentielles. Nos géniteurs ne sont plus à même de répondre a ces questionnements.
Voilà une des fâcheuses manie de l’être humain !
Mais maintenant voici l’ultime question que nous pouvons nous poser :

Qui va maintenant répondre à toutes nos questions ?

 

Quai des Brumes. 17h47. Passage d’un labrador.

Je suis tombée. Pas sur ma jambe pourtant. Mais c’est sa faute. Il était là. Il m’a tout dit. Il le sait que c’est sa faute. Mince alors ! C’est ma première jambe. Ma dernière. Elle est partie comme ça. J’ai pas eu mal. Pas à la jambe. Je crois que c’est la première jambe de toute l’Histoire. La première jambe c’est la mienne. Je suis la dernière jambe. La jambe, c’est le secret de l’équilibre. Sans jambes on tombe. Donc je suis tombée.

Et puis il pleut. Il pleut pas dehors. Dans ma tête il pleut dans tous les sens. Mais pas dehors. 10 000 ? 100 000 ? 1 000 000 ? Combien de gouttes ? Je dirais une seule. Une seule qui suit son chemin. Ou peut être que ce sont les autres. Que les autres ont un but. Et que celle-ci elle tombe juste ? Qu’elle choisit la facilité ? Qu’elle est morte ? Je fais peut être pareil. Je tombe juste. Ou alors c’est ma jambe.

C’était un imbécile. C’est lui qui a dû partir. Il lui a dit adieu. Puis rien. Il était égoïste, méchant, violent, affectueux, amoureux, frivole, beau. Il était comme les autres adieux. Et elle ? Celle qui a entendu les premiers adieux ? Elle était comment ? Seule, rousse, timide, en pleurs, souriante, infidèle, ivre, droguée, sage. Mais peut être que c’est elle ? Oui ça doit être elle. Ils ont dû se quitter ici. Parce qu’ils n’avaient pas d’autres endroits pour le faire. Parce qu’ici les bateaux passent.

Il n’y a pas de caravanes. On peut aboyer quand même. Je le fais, lui, le premier, il a dû le faire aussi. Tout le monde le fait. Le plus fidèle ami de l’homme ? Pas toujours. A la pleine lune non plus d’ailleurs. On peut aussi sur les quais. Et si c’était une caravane, on aboierait aussi ? Et si les chiens aboient et que la caravane est déjà passée ? Ça doit être ça. J’aboie parce que j’ai raté ma caravane. Parce qu’elle est partie. Et parce qu’elle est tombée à l’eau.

J’ai dû faire fuir les gens à aboyer comme ça. Aussi à cause de ma jambe envolée. Ils ont dû avoir peur. Personne sur les quais. Moi sans ma jambe, c’est tout. Les gens avec des jambes sont partis. Ils n’ont rien à faire ici. Ils perdent pas leur temps à aboyer. Ils comptent pas les gouttes. Ils n’en ont même pas besoin. Et si c’étaient eux qui aboient sans caravanes ? Qui comptent les gouttes verticales ? Qui ont des jambes cassées ? Ce sont eux les imbéciles. Et moi,je suis un labrador.

 

C’est l’histoire de personne, quelqu’un comme tout le monde.

Il a la face ridée comme un vieux caillou. Un caillou qui aurait du vécu, de nombreux voyages derrière lui. Un caillou éraflé puis brisé, un caillou plein de boue, lavé par la pluie, cuit par le soleil. Un caillou vraiment très très vieux. Cela le fait rire. Il s’appelle Pierre et il est aussi vieux qu’un caillou.

C’est un homme. Il est seul, il ne sait pas, il ne sait rien. C’est un homme qui apprend, qui rencontre et qui réalise qu’il n’a pas d’identité. Il n’a ni nom ni prénom, personne ne l’appelle, on l’interpelle. On n’a pas de nom non plus. Mais lui, c’est le premier. Il était là avant on. Lui, c’est le premier, c’est Anonyme.

Vint un jour où on en a eu marre d’interpeller, et Anonyme aussi. Alors un jour, Anonyme a brisé la boucle. Anonyme est sorti du lot, de l’anonymat. Il s’est levé sur ses jambes, s’est tenu droit et il a dit « Je ne suis pas Anonyme, je ne suis pas comme chacun de vous, désormais… » Il s’interrompt, regarde autour de lui « … Désormais on m’appellera ! On m’appellera Pierre. »

Il est encore premier. Cela devient une habitude chez lui. Il est le premier en tout. Malheureusement ce n’est pas toujours la chose la plus prudente à faire, être premier. Il a voulu un nom, il aura la mort. Il a vécu longtemps pourtant, les trois quarts de sa vie dans l’anonymat, le restant de ses jours vieux comme un caillou… Maintenant on, toujours anonyme, veut le pendre. Pierre est bien vieux, il n’a pas le courage de résister. Il est quelqu’un et il se demande s’il restera Pierre, là où il va.

La corde est rêche. Mais il sait qu’elle est solide. On l’a fabriquée. Une corde fabriquée par on, c’est pas simple a casser. Alors voilà, il n’est plus Anonyme mais il va connaître son dernier collier, une corde fabriquée par un autre, un anonyme.

Et c’est à l’arbre de penser « Une pierre qui pend à un arbre, voilà quelque chose d’incongru. » Après tout, nous sommes tous Anonyme, dans cette immensité qu’est la vie, et tôt ou tard, nous serons vieux comme la pierre et nos os nourriront les racines d’un arbre.