Judas avait toujours apprécié les fruits de mer, mais c’est bien un merlan qui par ses arrêtes de respirer le stoppa net.
C’était autre, différent, dissonant étourdissant. Ce n’était plus le même enfouissement, ce n’était plus un enfouissement. La densité moite, nourrissante, granuleuse qui l’écrasait si naturellement, n’était plus. Le flux lent, la croissance alanguie, la tiédeur des vers qui parfois la frôlaient, le vent sur ses feuilles qui s’allongeaient, s’épanouissaient grâce aux mariages constamment renouvelés des minéraux, de l’eau et du soleil, cette vie tranquille, juste un passé bientôt flou. Les grognements bestiaux brouillaient l’éclat de l’air, les cailloux durs plantés dans une surface molle et sanguine la mâchaient maintenant qu’ils l’avaient brusquement, sans aucune fluidité, arrachée de terre.
Le premier marcassin mangeait sa première carotte.
Une surface non-limitative. Qui ne s’arrête que là où les autres se déclarent. Une guerre inlassable de peau et d’espace, que seule une joute sémantique définitive peut conclure.
Le quartier général est clair : ce trou, ou chez certain cette bosse, souvenir d’un cordon cicatrisé. La chaire qui l’entoure est elle aussi d’une diversité de fermeté, de couleurs, de pilosité, de grain à la hauteur de la production de l’exogamie humaine. Gras et muscles, frères ennemis, s’y superposent. Le dos la poitrine les hanches le pubis les cuisses le cernent. Tu t’es risqué à sa délimitation nominative, tu as osé le désigner oralement, tu lui as donné forme, tu es le premier qui l’as regardé vivre puis l’as nommé. Là, le ventre.
On ne s’oppose pas, on dit oui ou on dit non. Le non n’est pas une opposition, c’est un refus. On pourrait dire oui et vouloir s’y opposer, crier non tout en l’acceptant, le oui et le non sont alors non plus paroles mais des bruits fonctionnels, des éternuements, le craquement d’une chaise sous le poids d’un corps. On émet le oui, on laisse s’échapper un non, on ne parle pas. Pour s’opposer, il faudrait parler. Elle n’a pas parlé. Elle s’est tue à jamais sans contrôler ce son qui s’est échappé de sa gorge, elle ne s’y oppose que dans l’espace sourd de son crâne. Oui, elle s’est tue, non à jamais.
Silas tournicote autour de sa paillasse. Expérience prometteuse qui tarde à éclore, son quartz rose hybride peine à produite sa peau. Pourtant génormé et regénormé jusqu’à ne plus se souvenir de l’enthousiasme des premières tentatives, ce caillou mutant n’est recouvert que d’une fine membrane à la fragilité humiliante. Peu à peu, Silas devient la risée de Labo’art.
Son projet, correspondant parfaitement à l’esprit du Labo’art « Transcender l’art par la science, inséminer la science par l’art », était d’une simplicité agaçante : d’une statue de pierre, faire une statue de chaire. Redonner vie aux pierres en les soumettant à des processus d’hybridation et de réorganisation structurelle qui les formeraient à produire leur propre peau. Un processus qui avait parfaitement fonctionné avec le marbre, le diamant et l’obsidienne, mais ce petit quartz insolent ne s’y pliait pas.
Ses paupières closes ne pouvaient pourtant être qu’en peau de pierre rose.